25/2/1915

Le sophisme du moment (Point de vue catholique sur la guerre - Katholieke perspectief over de oorlog - Catholic perspective on the war)

[In: Le Bien Public (Gand), 25/2/1915]

On se saurait trop insister dans les présentes conjonctures, sur la haute leçon de philosophie chrétienne qui se dégage des deux lettres pastorales de NN. SS. les évêques de Gand et de Namur.

La propagande de l'incrédulité a emprunté à nos épreuves actuelles les éléments d'un sophisme, vieux d'ailleurs comme le monde, qu'elle juge propre à ébranler la foi des populations tièdes et mal éclairées.

Puisque rien n'arrive sans la permission de Dieu, disent les fauteurs de cette propagande, c'est donc bien Dieu lui-même qui a déchainé cette guerre, atroce, avec tous les fléaux dont elle s'accompagne. Ces prémisses posées et développées à grand renfort de blasphèmes et de sarcasmes, les mécréants s'attachent à établir que les chrétiens se font une idée de Dieu monstrueuse, incompatible avec la notion même de Providence infiniment bonne.

La conclusion, d'après eux, c'est que de deux choses l'une, ou Dieu n'existe pas, ou bien il ne s'occupe pas de ses créatures et celles-ci auraient bien tort de s'occuper de lui.

La lettre pastorale de Mgr Heylen, comme celle de Mgr Stillemans, détruisent par la base tout le perfide édifice de cette argumentation. Le sophisme en est mis en lumière par des considérants qui s'imposent au bon sens et à la bonne foi des plus humbles, et qui en même temps élèvent l'âme, réconfortent le coeur, guident et affermissent la volonté. Soyons reconnaissants à nos Évêques de la vigilance qu'ils déploient autour du dépôt qui leur est confié; et ne négligeons rien de ce qui peut porter l'écho de leur enseignement aux oreilles des inattentifs et des sourds.

Tous les chrétiens doivent bien se mettre dans l'esprit que rien dans le monde n'arrive sans que Dieu le permette. Lors donc qu'un malheur nous frappe, il nous faut l'accepter comme de la main de Dieu, et bénir cette main, et faire notre profit de l'épreuve. N'est-ce pas une consolation de réfléchir que toute épreuve a son utilité, en ce qu'elle diminue notre attachement aux biens périssables, ramène nos pensées vers Dieu, et nous fait rentrer en nous-mêmes?

Toutefois les chrétiens instruits de leur foi se gardent bien de considérer Dieu comme l'auteur du mal dont ils souffrent. Résignés à la douleur inévitable, ils savent qu'en se prémunissant contre elle, dans la mesure où ils le peuvent, par la prière et par l'effort, ils ne vont pas à l'encontre de la volonté divine. Leur résignation n'est point fataliste mais agissante; elle a pour effet de les amender intérieurement, de leur rendre confiance et vigueur, loin qu'elle leur ôte la force de lutter.

Attribuer à Dieu la responsabilité des malheurs qui frappent le monde, c'est faire abstraction de la liberté humaine. S'ils se rencontrent des croyants peu éclairés qui versent en pareille erreur, ce sont en général les mêmes qui considèrent les misères sensibles comme l'unique mal qu'il faille éviter. Ils ne recourent à Dieu que pour lui demander des faveurs temporelles, et ils s'étonnent et s'impatientent de ne pas être exaucés. Ils prétendent tracer à Dieu, s'il existe, l'obligation de rendre parfaitement heureux ici-bas tous les braves gens, et de châtier sans délai tous les coupables.

Rien n'est plus contraire à l'enseignement de l'Église. Ce n'est pas ici-bas que les bons sont récompensés par une félicité perpétuelle, et les méchants punis par une succession d'infortunes. Le bonheur terrestre sans mélange aurait tout juste pour résultat de nous détourner de notre fin, la fin que Dieu a voulue pour nous.

Par les conditions mêmes de notre existence, par l'exercice de notre liberté, comme par l'effet des actes libres d'autrui, nous sommes à chaque instant exposés à voir s'écrouler autour de nous le fragile échafaudage de nos joies. Il est utile à notre âme qu'il en soit ainsi, pour que nous ne nous enfoncions pas dans la matière, pour que nous ne nous endormions pas dans une sécurité pleine de périls. C'est à dire que les épreuves de cette vie entrent dans le plan divin, sans qu'il soit permis d'ailleurs de remonter à Dieu la responsabilité de telle ou telle catastrophe déterminée.

Pour peu que nous analysions les malheurs dont l'humanité est à chaque instant assaillie, nous démêlons sans difficulté, à l'origine, presque toujours un acte libre de l'homme.

Exemple: un aviateur expérimenté est tué dans une chute, sans cause connue, bien qu'il montât un appareil merveilleusement perfectionné. Hasard cruel dira tel ou tel. Dieu n'est pas juste, s'écriera la veuve de l'infortuné, si elle n'est pas soutenue dans son épreuve par une foi éclairée et forte. Pourtant, n'est pas l'aviateur, lui, qui a défié la mort?

Cela n'eût pas fait de doute, il y a quelques années, lorsque presque tous les aviateurs payaient de leur vie, l'un après l'autre, la hardiesse de leurs essais. Des journaux étaient d'avis que la loi eût dû interdire ce qu'ils appelaient une tentative publique et raffinée de suicide. Personne en ce temps-là ne se fût avisé d'exiger que Dieu suppléât à l'insuffisance des constructeurs et à l'inexpérience des pilotes, sous peine d'être taxé d'injustice et de cruauté. Y-a-til une raison pour l'exiger aujourd'hui? Parce que les victimes de l'aviation a diminué de mois en mois, en reste-t-il moins que l'aviateur affronte librement les risques de sa profession, et qu'il doit s'en prendre à lui-même, ou à celui de qui il dépend, s'il vient à périr?

On pourrait en dire autant des hommes qui font de l'automobilisme, sport également jugé téméraire, il y a peu d'années; autant de ceux qui se risquent sur un transatlantique, sur un express, ou dans une mine, ou qui sont tués dans un accident de voiture par l'imprudence d'un cocher, ou qui sont empoisonnés par la distraction de leur cuisinière ou d'un pharmacien.

Mais nous nous habituons aux dangers au point de ne plus nous en apercevoir. La vie ne serait d'ailleurs qu'un enchaînement d'angoisses si, à chaque pas, à chaque geste, il fallait supputer les conséquences fâcheuses qui peuvent se produire. La plus extrême prudence ne saurait nous mettre à l'abri complètement. Nous vivons en société et nous pouvons, à toute minute, souffrir, non pas seulement par notre propre faute, mais par le fait d'un acte libre d'autrui, imrpudence ou crime.

La sagesse chrétienne consiste non pas à nous inquiéter outre mesure, mais à nous dire que notre bonheur, notre fortune, notre vie, sont à la merci d'un accident; et qu'il ne faut pas sacrifier pour l'acquisition ou la conservation de ces biens fragiles, les biens essentiels et impérissables.