3/4/1915

[The "Commission for Relief in Belgium"]

(In: Le progrès libéral, 3/4/1915)

On est vraiment ébahi quand on pénètre dans le grand théâtre du «pôle Nord» transformé, comme on sait, en dépôt, pour l'œuvre du «Relief fund for Belgium», section des vêtements. Ce n'est plus un théâtre, c'est quelque vaste magasin de confection, mais un magasin extraordinaire où tout ce que l'on peut rêver voisine dans le plus pittoresque mélange de couleurs.

On sait que cette œuvre de solidarité, sous la présidence d'honneur de M. Brand-Withlock, ambassadeur des Etats-Unis et de M. le marquis de Villalobar, ministre d'Espagne, a été alimentée largement par la grande finance des Etats-Unis. M. Rockefeller, le roi du pétrole, pour ne citer que celui-là, verse tous les mois 1 millions de dollars (5.000.000 de francs).

Mais ce qui fait mieux comprendre l'extraordinaire enthousiasme que l'héroÏque Belgique a soulevé chez ce grand peuple, c'est la visite détaillée de tous les objets qui nous sont envoyés.

C'est coccasse et émouvant à la fois.

Pilotés par le très aimable directeur M. Georges Desneux, nous nous acheminons entre les rayons dressés à la hâte dans les galeries. A l'entrée, un écriteau attire: "all the goods in the windows for the noble Belgique".

C'est le cri d'admiration de ce grand peuple qui s'exprime à chaque occasion et qui nous remplit de joie et de gratitude.

Mais passons: Voici alignés dans les immenses casiers, des piles de costumes, pantalons, robes, tabliers, gilets de tous genres. On sent à chaque pas que tous, là-bas, ont eu à cœur d'envoyer quelque chose, le pauvre comme le riche. Un habit de cérémonie voisine avec un costume de velours usagé, des souliers vernis avec des lourds souliers à clous.

Mais voici une malle qui vient d'arriver; que peut-elle bien contenir ? Et notre aimable cicerone, en l'ouvrant, nous plonge dans l'ahurissement le plus complet. On croit rêver. Nous en retirons les articles les plus disparates: des gants, des moufles, des voilettes d'un vert cru, des cravates d'un rouge rutilant, des manchons, des couvertures neuves et usagées.

Il semble que l'on voit ces braves gens se précipiter avec une sorte de hâte fébrile vers le bureau d'envoi et on sent que c'était un besoin impérieux chez eux d'envoyer n'importe quoi, chacun selon ses moyens.

Des détails d'un charme exquis: voici l'envoi d'enfants américains à leurs petits frères belges: ici un parapluie minuscule, au manche duquel une petite carte de visite attachée et où je lis "envoi de Boby à un petit camarade belge". Ici un bout de crayon passé dans une petite enveloppe.

Là des bottines qu'un enfant de là-bas a déjà portées. Voici une caisse contenant des centaines de lettres de souhaits: «Merry Christmas!» Et il est émouvant de songer que les petits enfants de là-bas, dans un sentiment exquis, on écrit et envoyé ces petites cartes vers l'inconnu, pourvu qu'elles parviennent à être lues par un petit enfant belge.

Dans un autre rayon, voici un envoi de chapeaux de femme. Des plumes de toutes couleurs mélangent des tons presque toujours très vifs, parfois criards. Des casquettes de jockeys ayant servi de coiffure à quelque «miss» voisinent avec des échantillons de modes d'outre-mer. Mais les petites ouvrières ou les grandes dames d'Amérique n'ont pas un instant songé à la mode. Il n'y a plus de mode dans les calamités, il n'y a plus d'un côté que des pauvres êtres qui ont besoin d'être aidés et de l'autre des êtres généreux qui éprouvent l'irrésistible besoin de venir en aide.

Et c'est pourquoi j'ai vu dans un rayon cette chose incroyable: des habits de cow-boys, en cuir doublé de laine. Du fond des steppes américaines on a pensé à nous. Ceux qui ont fait cet envoi n'avaient peut-être que cela à donner, mais ils l'ont donné, ils ont senti qu'ils devaient prendre part d'une façon quelconque à l'élan de charité qui aimait le pays tout entier.

Comment remercier les Etats-Unis? En continuant à mériter leur estime. Ce peuple magnifique comprend à sa manière les affaires de sentiments: il ne s'agit pas de se confondre en lamentation ni en jérémiades. Pour l'Américain, la virilité est la première des qualités: soyons virils, c'est la meilleur façon de rendre hommage à un peuple si généreux. Efforçons-nous d'être dignes en tout temps de l'appui que nous prête la nation virile par excellence.

Rendons hommage aussi au dévouement inlassable de Madame Philippe Wiener, fille du regretté sénateur libéral Sam Wiener, ainsi qu'à Madame Verhoogen, qui dirigent toutes deux, depuis le début de l'œuvre, ce colossal vestiaire et qui se dépensent sans compter et pour le plus grand bien de tous.

Rendons hommage aussi à toutes les jeunes filles qui, sans recevoir la moindre gratification, simplement par désir de se rendre utiles dans ces moments pénibles, s'occupent de l'arrangement et de l'organisation avec un courage et une activité digne de tous les éloges.